Les caractéristiques de sa prière

La source et le sommet de sa prière étaient l’Eucharistie. Nous avons déjà relevé à quel point la Sainte Messe était importante pour Mgr Sloskans quand il était en captivité. Il resta fidèle à cet amour pour l’Eucharistie et Jésus eucharistique. La Messe qu’il célébrait impressionnait les participants. À la fin de sa vie, au moment de la consécration, il était ému jusqu’aux larmes. L’Eucharistie était pour lui un moment de communion intense avec Jésus, comme le montre son amour pour Jésus eucharistique. Quand il résida à l’abbaye du Mont-César, il allait acheter des fleurs pour une modeste somme d’argent qu’on lui mettait dans la poche : c’était pour son « cher ami », Jésus eucharistique.

En tant que communion avec Jésus-Sauveur, la célébration de l’Eucharistie était aussi pour Mgr Sloskans la grande prière d’intercession pour le monde, le Saint Sacrifice offert pour le salut du monde. En fait, toute la vie du vénérable évêque fut comme une intercession et un sacrifice, comme une « Messe mystique », pour employer sa propre expression.

L’intercession « pour les frères » a profondément marqué la vie de prière de Mgr Sloskans. Il priait tout spécialement pour l’Église persécutée et pour la conversion des pécheurs. À l’Abbaye du Mont-César, il passait des heures à la chapelle pour prier pour le monde, pour ses diocèses de Moghilev et de Minsk, mais aussi pour sa patrie, la Lettonie. Cette prière manifeste la foi exceptionnelle de Mgr Sloskans. Mais, pour lui, la prière d’intercession devait être accompagnée par le sacrifice, le sacrifice jusqu’au Golgotha, jusqu’à l’état où l’on voudrait s’écrier avec Jésus : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? ».

 

Le sens des souffrances et du sacrifice pour les frères

La dimension sacerdotale de la personnalité spirituelle de Mgr Sloskans apparaît tout particulièrement dans l’importance qu’il accordait au sacrifice pour les frères. C’est le sens qu’il donna aux souffrances qu’il endura en captivité, mais aussi tout au long de sa vie, en raison de sa santé fragile et à cause de la destinée tragique de la Russie, de la Biélorussie et de la Lettonie.

Le sacrifice que vivait Mgr Sloskans manifeste une force spirituelle extraordinaire, mais aussi un amour immense pour le Christ, pour l’Église et pour ses frères, les hommes. C’est ce qui apparaît tout particulièrement pendant les années de captivité. Après la guerre, quand il parlait de ces années, il témoignait souvent de ce qu’il avait accepté de mourir.

La force de son âme, son amour de l’Église et des hommes se manifestent tout spécialement dans un événement qu’il vécut en détention : « À Moscou, dans la prison de Loubianka, mes “anges gardiens” (c’est ainsi qu’il appelait ses tortionnaires) utilisaient diverses méthodes de torture. Cela n’avait pas de limites. (…) Ils faisaient de moi ce qu’ils voulaient. (…) Ils voulaient que je maudisse l’Église catholique, le Pape etc. Ils étaient comme des enfants qui ont trouvé un nouveau jeu et une victime pour leur jeu. (…) Je ne faisais que prier pour eux et je leur ai souri… Évidemment, cela les rendait encore plus agressifs et l’un deux s’écria : “Quoi, tu souris !”. Je répondis : “Oui, je souris parce que je suis libre, mais vous, vous n’êtes pas libres” ».[1]

Après sa libération, jusqu’à la fin de sa vie, le sacrifice eut une place importante dans la vie de Mgr Sloskans. Les conseils qu’il donnait montrent que, pour lui, le sacrifice n’était pas d’abord lié à une mortification excessive, mais à la manière de supporter les difficultés de la vie. Lui-même, il les supportait avec amour, avec foi et patience. La science de la croix dont vivait le vénérable évêque et qu’il enseignait était éclairée par une immense confiance en Dieu et un esprit de pardon à l’égard de ceux qui l’avaient persécuté. Mgr Sloskans souhaitait que tous aient la même attitude à l’égard de ses persécuteurs.

En célébrant le Saint Sacrifice de la Messe, en intercédant et en se sacrifiant pour ses frères avec un amour, une foi et une espérance extraordinaires, Mgr Sloskans accomplissait déjà son ministère d’évêque. C’est ainsi qu’il fut le pasteur de ses brebis dans les îles Solovki, en Sibérie et pendant les années où il vécut à l’abbaye du Mont-César. Mais comment a-t-il accompli ses autres devoirs d’évêque, ceux que l’on qualifie habituellement de « pastoraux » ? Tentons de répondre à cette question.



[1] Mgr A. Smelters, Katoļu Baznīcas Vēstnesis, 157 (19, 2000), p. 7.

 

Prêtre de Jésus, enfant de Marie et disciple de Thérèse

Les aspects de la personnalité de Mgr Sloskans mis en évidence jusqu’ici manifestent sa grande ressemblance avec Jésus « doux et humble de cœur », Grand-Prêtre fidèle et compatissant, bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis. Mais sa figure spirituelle était aussi mariale. Nous avons déjà montré comment, pendant ses années de captivité, Mgr Sloskans a grandi dans son amour de Marie et dans la confiance à son égard. Il resta fidèle à cet amour pendant toute sa vie. C’est ce que manifeste tout particulièrement l’importance qu’il accordait à la prière quotidienne du rosaire.

La dimension mariale de Mgr Sloskans est à mettre en relation avec son amour pour sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Nous avons déjà raconté comment il l’a découverte en 1931, à Touroukhansk. En 1933, comme nous l’avons vu, il témoigna que sainte Thérèse lui avait donné de suivre, toute sa vie, « sa voie royale de l’enfance spirituelle ». En Belgique, il fit traduire en letton l’Histoire d’une âme et veilla à la diffusion de ce livre. Dans la préface, il explique que cet ouvrage a conduit de nombreux lecteurs « à un examen de conscience sérieux et décisif, à une réévaluation des valeurs spirituelles selon les principes contenus et explicités, dans ce livre, avec une clarté cristalline ».

On ne peut douter que la grande confiance, la simplicité souriante, la grande humilité et l’amour héroïque de Mgr Sloskans manifestent les traits thérésiens de sa personnalité. Il mourut dans l’oubli, en ayant aimé Jésus et les hommes jusqu’au bout. Il donna sa vie pour l’Église, comme sainte Thérèse dont la vocation était d’être l’Amour dans le cœur de l’Église et qui voulut être martyr depuis sa jeunesse.

 

Sa charge d’évêque

Le zèle pastoral de Mgr Sloskans s’enracine dans son immense amour pour l’Église. Il a vraiment aimé l’Église pour laquelle il a tant souffert pendant sa vie. Son amour profond de l’Église fut vécu dans l’obéissance au Pape et, tout spécialement, dans la fidélité héroïque qu’il manifesta dans l’accomplissement de ses devoirs de pasteur des diocèses de Minsk et de Moghilev.

Comme nous le disions, il fut arrêté en 1927 précisément en raison de ce ministère. Après les trois années passées dans les îles Solovki, en 1930, par fidélité à ses devoirs d’évêque, il revint à Moghilev où, après une semaine, il fut à nouveau arrêté. En 1933, ce n’est que par obéissance au Pape qu’il accepta de quitter l’Union Soviétique parce que, lui-même, il sentait la nécessité de rester comme pasteur au milieu de son troupeau. Il était prêt au martyre, à offrir sa vie pour le Christ.

Après la guerre, Mgr Sloskans resta en communion profonde avec ses diocèses de Moghilev et de Minsk. En Belgique, il se soucia aussi de l’avenir de la Lettonie, en formant des prêtres et des laïcs. Il manifestait chaque fois une grande largeur de vue.

Dans le ministère sacerdotal, la qualité de relation et de présence a une grande importance. De ce point de vue également, Mgr Sloskans fut remarquable. Sa présence toute spirituelle était lumineuse, elle apaisait, elle était humble, chaleureuse et bienveillante. Le regard de Mgr Sloskans le manifestait déjà. Après sa visite à Lisieux en 1933, des témoins furent frappés par son visage qui « rayonne surtout la sérénité, cette paix acquise dans l’épreuve vaillamment supportée, cette expression surnaturelle enfin, qui trahit les saints »[1].

Sa qualité de relation et de présence fut tout particulièrement liée à son humilité qu’il faudrait mettre en relief. Dans l’homélie des funérailles, le cardinal Danneels disait : « L’humilité et la modestie caractérisent Mgr Sloskans (…). Y eut-il quelqu’un de plus anéanti, de plus inconnu, oublié, mort dans l’oubli ? »



[1] Annales de Lisieux, 9 (10, octobre 1933), p. 292.

 

L’actualité spirituelle de sa figure

Pour finir, il faut souligner l’actualité de Mgr Sloskans, image de Jésus « doux et humble de cœur », Grand-Prêtre et bon Pasteur.

À une époque marquée par le concile Vatican II qui a tout spécialement manifesté le mystère de l’Église, dans une période de l’histoire où paradoxalement l’Église est souvent incomprise et marginalisée, l’amour de Mgr Sloskans pour l’Église et son témoignage si limpide en tant qu’évêque peuvent être comme un signe lumineux pour les hommes d’aujourd’hui qui cherchent à redécouvrir la beauté de l’Église et le sens du ministère hiérarchique.

Par ailleurs, Mgr Sloskans est un témoin exceptionnel de la puissance de la prière d’intercession et de la force de l’amour qui pardonne et s’offre pour ses ennemis. Mgr Sloskans est un témoin qui nous aide à faire face à la tentation permanente de résoudre les difficultés et les conflits avec les seules forces humaines, un témoin qui nous aide aussi à sortir du cercle vicieux de la vengeance. Mgr Sloskans nous rappelle ainsi le chemin proposé par l’Évangile à l’Église et au monde, un chemin à suivre dans les épreuves à traverser et dans la transformation des relations humaines à opérer.

Mais Mgr Sloskans est peut-être surtout actuel comme témoin de la puissance du Christ qui se manifeste dans le martyre. Lors du jubilé de l’an 2000, le Pape Jean Paul II nous invitait à ne pas oublier la mémoire des martyrs de la foi qui furent si nombreux au XXe siècle. Même si Mgr Sloskans n’est pas mort comme martyr, il a cependant souffert dans les circonstances les plus atroces et a passé le reste de sa vie en se sacrifiant pour son troupeau. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus disait que « le martyr du cœur n’est pas moins fécond que l’effusion du sang »[1]. Pendant ses années d’exil en Belgique, Mgr Sloskans a montré que le chemin du martyre est accessible à tous dans la vie quotidienne, même si tous ne sont pas appelés à verser leur sang pour le Christ et son Église.

 


[1] Œuvres complètes, Paris, Cerf/DDB, 1996, lettre 213, p. 569.

 

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